Impact écologique des liseuses et de la lecture électronique

Aux États-Unis, le marché de la liseuse est bien plus développé qu’en Europe et les ventes de livres électroniques représentent près d’un quart des ventes. On peut à premier abord penser que cette « dématérialisation » est une bonne chose, permettant de produire moins de livres papiers, objets nécessitant de couper des arbres, blanchir les feuilles, produire de l’encre… Néanmoins la lecture numérique n’est pas fondamentalement écologique. Qu’en penser?

Livre papier vs Livre numérique

Le livre papier demande du papier, des produits pour blanchir ce papier, de l’encre, mais aussi des machines numériques pour son édition, le stockage des copies numériques, l’impression. Le livre numérique, quant à lui, est assez similaire au livre papier en amont de la production de l’objet livre (l’édition) mais sa distribution est totalement différente. Distribué par les canaux numériques (sites de vente de livres, sites web des éditeurs, plateformes pirates…) il n’implique pas la production de nouvelles copies: chaque copie n’étant qu’une suite de bits et d’octets, une fois une copie développée il est aisé de la dupliquer, à l’identique, sur le réseau. Elle circule donc à la vitesse de la lumière, consommant lors de ce déplacement moins d’énergie que celle nécessaire au déplacement d’une copie papier dans un camion.

Peut-on pour autant considérer la lecture numérique comme fondamentalement écologique? Ce serait oublier l’impact écologique énorme de l’infrastructure d’Internet (serveurs, électricité consommée par les clients, productions d’ordinateurs, etc) mais aussi du matériel utilisé pour lire ce livre. S’il est possible de lire un livre numérique sur un écran d’ordinateur, et que pour qui possède déjà un ordinateur c’est probablement l’approche la plus écologique, limitant la consommation de matériel électronique et donc des matières premières qui y sont liées, ceci n’est pas l’expérience de lecture la plus agréable: la lecture sur écran est fatigante à cause du fait que la lumière (LED) est émise du fond de l’écran, avant de traverser un panel (transparent) sur lequel sont les pixels qui composent l’affichage. En fonction de la qualité de l’écran, le confort visuel peut varier, mais la liseuse propose une expérience totalement différente: utilisant de l’encre électronique (e-ink) elle peut fonctionner sans rétro-éclairage. On peut donc lire au soleil, ou éclairé par toute source lumineuse de son choix. C’est ce qui rend ce moyen de lecture plus confortable qu’une lecture sur un autre type d’écran: ordinateur, téléphone ou tablette.

L’encre numérique permet aussi à la liseuse de fonctionner avec très peu d’énergie: ce type d’écran ne consomme de l’électricité que lors d’un changement de page. Une liseuse peut ainsi avoir une autonomie de plusieurs semaines. Écologique? Pas forcément. Il faut en effet produire cette liseuse avant de pouvoir l’utiliser. Elle nécessite des métaux et des terres rares, produites dans des conditions souvent effroyables pour la nature comme pour les travailleurs, dans des pays de la périphérie. En plus de son bilan écologique, il serait donc intéressant de prendre en compte un certain bilan social, loin d’être toujours positif. On estime qu’il faut lire environ 100 livres sur une liseuse pour atteindre un bilan carbone similaire au livre papier, et ceci en considérant que les livres papiers auraient été achetés neufs, puis n’auraient plus été utilisés.

De plus, le risque de data hoarding (collectionner des fichiers numériques sans pour autant en avoir un réel usage) est probablement amplifié avec le livre numérique, ce qui implique la production et la consommation de disques dur, d’espace de stockage dans un « cloud » alimenté en permanence… loin d’être écologique!

Or, la durée de vie d’un livre est d’au moins 10 ans (mais de nombreux ouvrages vivent bien plus longtemps!) et la plupart des livres papiers connaissent une seconde vie, voire plusieurs, que ce soit chez des bouquinistes ou sur les plateformes numériques dédiées (le livre d’occasion représente, en France, 30% du CA du marché du livre!). La durée de vie d’une liseuse, elle n’est pas forcément aussi longue. Dans le cas où elle pourrait durer plus longtemps, il se peut qu’elle finisse dans un tiroir, son propriétaire souhaitant passer à un modèle supérieur sans avoir énormément utilisé son précédent appareil: comme tous les objets numériques évoluant rapidement certains consommateurs aisés peuvent être tentés d’acheter un nouveau modèle de liseuse sans besoin réel. Néanmoins il arrive que la liseuse numérique casse prématurément: l’écran est, sur ces appareils, souvent très fragile. Le coût de remplacement de l’écran étant prohibitif, certains utilisateurs vont alors jeter leur appareil pour en racheter un neuf. Pourtant une réparation serait possible, même si elle s’avère plus compliqué que celle d’un smartphone ou d’un ordinateur, dont les pièces détachées sont abondantes. Mais toutes les liseuses se valent-elles de ce coté là? Certainement pas.

Types d’écran et durabilité des liseuses.

Si l’on considère que l’écran est la partie qui cause le plus souvent une fin prématuré pour une liseuse, cette partie est à considérer avant de ce décider pour tel ou tel modèle, surtout dans le cas où la liseuse va être utilisée dans un milieu « hostile »: en présence d’enfants en bas age par exemple, ou transportée régulièrement dans un sac à dos.

La plupart des liseuses sont maintenant dotées d’un écran e-Ink Carta. Cet écran est de très bonne qualité, mais les particules colorées qui composent l’encre électronique sont déposées sur une très fine plaque de verre. Cette plaque de verre est extrêmement fine, et extrêmement fragile. Elle ne supporte pas d’être plié, et c’est ce qui fait qu’un choc pliant un tout petit peu la liseuse peut casser l’écran.

Exemple de liseuse avec un écran cassé (Inkpad 3 – écran E-Ink Carta)

Certaines liseuses, comme par exemple la Boox Note 2 de chez Onyx, utilisent un écran de type Mobius plutôt que Carta. Évolution de la technologie Pearl, cet écran utilise une fine couche de plastique à la place du verre. Si en règle générale, il est possible de considérer que plastique rime avec basse qualité, pour un écran de liseuse cela peut impliquer une meilleure durabilité, considérant que l’écran est la partie sensible d’une liseuse, limitant sa capacité à durer. Un écran Mobius est en effet flexible, comme on peut le voir dans la présentation qu’en donne le constructeur. Si cela n’est pas utile en soi lors de l’usage de la liseuse, ça prolonge clairement la durée de vie de celle-ci, réduisant les risque de panne sévère.

Réparabilité des liseuses.

Les liseuses, toutes marques confondues, ne sont pas faciles à réparer. Les liseuses étanches sont probablement les pires de toutes, bien souvent enduites d’un genre de colle, à même les composants, afin d’éviter la pénétration de l’eau. Certains modèles (les liseuses Kobo jusqu’en 2018 par exemples) sont dotées de petits lecteurs de cartes SD qui servent de stockage interne: un remplacement de la puce de stockage (et par là du système d’exploitation de la liseuse) s’avère alors très facile, une fois celle-ci ouverte. Certaines utilisent des batteries de téléphones portables, faciles à trouver et à changer. Pour le reste, l’électronique est en générale assez basique et solide (processeur basse consommation, mémoire vive, circuit intégré).

Mais comme dit plus haut, le risque de casse vient le plus souvent des écrans, et là ça se complique: ceux-ci sont difficiles à trouver, et cher. L’utilisateur est donc contraint de se tourner dans la plupart des cas vers le vendeur, qui pourra en général réparer la liseuse. A titre d’exemple, sur une liseuse Inkpad 3, que l’on peut trouver neuve à environ 200 euros, la réparation se chiffre à 140 euros. Et quel est le taux de recyclage des matériaux de l’ancien écran? Difficile de le savoir…

Le choix d’une liseuse dotée d’un écran de type Mobius (ou supérieur, mais souple) semble donc un gage de durabilité du produit sur le long terme. Une liseuse réputée comme étant facile à ouvrir pour en changer la batterie sera aussi bien plus durable qu’une liseuse dont tous les composants sont collés pour garantie une étanchéité inutile pour la plupart des utilisateurs.

Sociabilité numérique vs écosystème humain du livre papier.

Un facteur à prendre en compte pour qui s’intéresse au coût écologique de la lecture numérique est aussi l’écologie humaine autour du livre. Un livre papier peut se prêter à un ami, encourage la fréquentation d’une bibliothèque ou d’une librairie. Avec le livre numérique, on peut avoir accès à des ouvrages introuvables sous une autre forme (livres réédités en numérique mais non réédités en format papier par exemple, livres dans d’autre langues dont l’importation physique serait coûteuse…) mais on se retrouve à récupérer ses ouvrages soit directement depuis l’application dédiée de sa liseuse, soit sur Internet: ce n’est clairement pas le même rapport au monde nous environnant.

La lecture elle-même devient affaire de fichiers, de sauvegarde, d’appareils, plutôt que de papier, avec son grain, sa texture spécifique mais aussi avec les lieux d’approvisionnement de cet objet spécial qu’est le livre.

La liseuse néanmoins, de part son approche minimaliste et centrée sur la lecture n’est pas un ordinateur ni un smartphone: elle n’invite pas au zapping propre à la navigation sur le web mais à la concentration. On retrouve en cela un aspect plus proche du livre papier que de la tablette…

Les circuits de vente et les métiers liés évoluent eux aussi: les algorithmes remplacent les libraires, les ingénieurs les manutentionnaires. La consommation (en éléctricité comme en matières premières) des plateformes numériques est difficile à calculer, d’autant plus que les livres physiques existent eux aussi sous forme numérique chez leur éditeur. De plus, si certains petits éditeurs ont embrassé rapidement les formats de livres numériques et offrent directement sur leurs sites, parfois de manière gratuite, des copies ePub ou PDF de leurs ouvrages, le marché profite principalement à quelques gros acteurs, donc le géant Amazon.

La consommation de livres des usagers devient une des sources de Big Data, permettant de mieux connaître chacun, ses goûts, ses préférences, voir son rythme de lecture. Quand on sait que les géants du Net ont pour business principal la revente de profils utilisateurs, on peut s’inquiéter.

Conclusion: le livre numérique, oui mais…

Le livre numérique n’est pas aussi blanc que certains marchands voudraient le prétendre. Néanmoins, ouvrant à des nouveaux modes de diffusion moins horizontaux, il peut aussi ouvrir à d’autres horizons. Le problème principal reste probablement la production de liseuses, marchandises bien souvent loin d’être suffisamment durables ou facilement réparables, mais comme nous l’avons vu il peut être intéressant de penser ce phénomène de manière plus large en prenant en compte son impact sur la société dans son ensemble, sur l’écosystème du livre comme sur la sociabilité à l’age du triomphe du numérique.

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4 commentaires sur “Impact écologique des liseuses et de la lecture électronique”

  1. merci pour ce très bon article qui cible bien les différents problèmes (la consommation, non pas de la machine, mais des clouds; la fabrication de la liseuse… et la sociabilité).
    Comment savoir si, pour tel ou tel modèle, la batterie est facile à changer?
    Merci

    1. Bonjour. Merci pour votre message. Bonne question, il n’est pas évident de savoir quel modèle est le meilleur de ce coté là. Je vais essayer de faire un article (ou un tableau?) sur ce sujet à l’avenir, mais ce n’est pas évident sans avoir la possibilité de démonter chaque liseuse! Les liseuses étanches restent en général les plus difficiles à réparer. Ceci dit, vu la faible consommation des liseuses, la batterie n’est pas forcément l’élément critique: celles-ci durent très longtemps sur une liseuse, et dans bien des cas le risque est que l’écran ne casse avant que la batterie ait besoin d’être changée. D’où l’intérêt des écrans Mobius, basés sur une couche de plastique souple plutôt qu’une fine pellicule de verre, comme des liseuses basées sur une base matérielle et logicielle assez simple (comme la PocketBook Inkpad X), permettant de bénéficier d’une plus faible utilisation de la batterie, et donc de plus d’autonomie ainsi que d’une plus longue durée de vie pour cette dernière.

  2. Bonjour,

    Merci pour cet article très intéressant. Il est assez rare de trouver sur un site donnant des informations sur un type de produit un article qui semble garder son objectivité et qui va même jusqu’à déconseiller ce même produit selon l’usage prévu !

    Je suis doctorant et suis amené à lire beaucoup d’articles scientifiques. A force de les lire sur écran mes yeux explosent, mais par souci écologique je le fais quand même pour éviter d’imprimer plusieurs articles que je vais lire une ou deux fois avant de jeter dans la même journée…
    Je me demande donc s’il serait viable d’acheter une liseuse électronique. Je réfléchis même à la rendre accessible aux collègues de mon laboratoire. Peut-être cela compenserait suffisamment son impact carbone et social ?
    Voilà mon questionnement aujourd’hui.. !

    1. Bonjour.

      Merci pour votre commentaire. Un usage collectif est loin d’être absurde! Il me semble pertinent de bien s’interroger sur l’écran utilisé et favoriser un écran Mobius tant que faire se peut, mais aussi (si vous optez pour un modèle 10 ou 13 pouces, pertinent pour lire des pdf) sur l’évolution du logiciel sur le long terme.

      Par exemple Onyx Boox proposent des appareils intéressants mais il semble – si l’on s’en tient à leur pratique ces dernières années – qu’ils favorisent la mise à disposition sur le marché de nouveaux appareils (dotés du dernier hardware & logiciel) et ne fournissent pas forcément de mises à niveau pour leurs appareils un peu plus anciens. Cela signifie qu’au bout de quelques années le logiciel sera obsolète, or proposition communautaire pour l’instant inexistante et peu probable à l’avenir étant donné qu’ils ne publient pas leur code source, alors qu’ils seraient obligés de faire cela par la GPL.

      A l’inverse, reMarkable ou PocketBook, bien qu’ayant une approche logicielle plus minimaliste fournissent des mises à jour sur le temps long pour leurs appareils, et il y a une communauté de « hackers » qui proposent des logiciels libre de qualité pour ces liseuses / tablettes eInk: même sans compter sur le constructeur il devrait rester possible de mettre à jour certains composants cruciaux de son appareil pendant des années. A ce titre, une liseuse / tablette eInk le plus ouverte possible (« hackable ») me semble un choix pertinent. De même, il peut être intéressant de favoriser un constructeur ayant une approche minimaliste sur le logiquel (petite distro linux adaptée plutôt qu’android) qui garantie que – contrairement aux smartphone, même si LineageOS permet de maintenir à jour de « vieux » téléphones – le matériel ne deviendra pas obsolète avant de nombreuses années.

      Bonne chance en tout cas, et félicitations pour votre démarche, à mon sens trop rare: un vrai intérêt pour la question de l’impact social et environnemental comme de la durabilité et de la réparabilité des produits pourrait pousser certains constructeurs à penser leur produits en prenant en compte tout cela, ce qui semble massivement ignoré pour l’instant, quand les constructeurs ne favorisent pas une certaine obsolescence en rendant les batteries très compliquées à changer, les appareils irréparables et en pratiquant parfois l’abandon logiciel d’appareil ayant été diffusés sur le marché l’année précédente…

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